Brevet de 1889 :
"RAPPORT PRÉSENTÉ A M. LE PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ
D'AGRICULTURE, SCIENCES ET BELLES-LETTRES DE LA LOIRE, AU NOM DE LA
COMMISSION NOMMÉE POUR EXAMINER LES BREVETS
DE M. F. BARROUIN, FACTEUR DE PIANOS A PARIS, 91, RUE DE SÈVRES, ET
NOTAMMENT
LE BREVET RELATIF AU DURCISSEMENT DES CLAVIERS
Monsieur le Président,
C'est avec une peine bien profonde à la fois et avec un grand plaisir
que j'ai accepté la mission que vous avez bien voulu me faire l'honneur
de me confier.
Ce premier sentiment de tristesse, vous l'éprouvez certainement comme
moi: il est causé par l'absence momentanée et la grave maladie de celui
qui devait, avec sa haute compétence musicale, rédiger ce rapport. Ce
qui raffermit ma parole moins autorisée, c'est la certitude d'avoir
fidèlement, dans ces lignes, exprimé l'opinion, entièrement conforme à
la mienne, de votre vénéré collègue.
Mais j'éprouve aussi une grande joie, c'est de pouvoir rendre hommage au
mérite discret, au labeur opiniâtre, à l'ingéniosité pénétrante qui, à
travers d'épaisses et deuloureuses ténèbres (M. F. Barrouin est
aveugle.), a su non seulement perfectionner des mécanismes qu'on ne
croyait plus susceptibles de perfectionnements, mais encore résoudre,
avec une simplicité d'organes vraiment remarquable, un problème
difficile et compliqué.
Si je puis, tout d'abord, vous donner quelques
indications générales sur la facture des pianos, système Barrouin,
j'insisterai sur les efforts incessamment tentés pour simplifier toutes
les parties de ces instruments.
Je ne saurais trop louer cette tendance,
marque d'un vrai mérite. J'ai eu le plaisir de passer quelques jours
auprès de notre compatriote : son esprit inventif est toujours en éveil.
Et que cherche-t-il? Sont-ce des choses extraordinaires ? Non. Il
cherche et, je puis le dire, il trouve toujours un moyen plus naturel,
moins détourné, plus rapide et plus simple de faire aussi bien que les
concurrents.
Dirai-je que les pianos de M. Barroin sont supérieurs à ceux des grandes
maisons Pleyel, Erard, etc.? Je craindrais de paraître exagérer de parti
pris, bien que certaines améliorations, apportées notamment dans la
construction des pianos à queue, me semblent constituer un très réel
progrès. Mais, si je considère la facilité du montage, des réparations
et de l'entretien en général, je suis bien obligé de déclarer que le
piano Barrouin l'emporte sur les pianos de ces maisons si renommées.
Qu'une note soit cassée, vous êtes obligé de faire démonter une série de
plusieurs octaves dans l'Erard. Dans le piano Barrouin, chaque note se
démonte séparément et extérieurement. Qu'un des organes si délicats de
la transmission se déplace sous l'influence de la température, nous
retrouvons dans l'Erard la même difficulté de redressement.
M. Barrouin
évite ces inconvénients, soit en renversant une tige, soit en déplaçant
une pièce. Bref, le piano Barrouin est supérieur pour tous ceux qui
admettent qu'entre deux instruments également bons sous tous les
rapports, le moins compliqué, le plus facile à entretenir et à réparer
est le meilleur.
Cet esprit naturel et droit de M. Barrouin se retrouve au plus haut
degré dans l'invention qui fait le principal objet de ce rapport. Il
s'agissait de trouver un appareil régulateur, pouvant durcir
graduellement, au goût de l'exécutant, le toucher des pianos, et
d'obtenir cette graduation du toucher normal le plus doux au degré le
plus dur des claviers des grandes orgues. On avait tenté souvent de
réaliser ce rêve, c'en paraissait un en effet. Il fut essayé bien des
mécanismes compliqués et que leur complication même, en les exposant
trop aux dérangements, rendrait impraticables.
M. Barrouin s'était promis de résoudre la question. Après bien des
études, après de longues veillées consacrées à la méditation (car notre
compatriote n'exécute jamais rien avant d'avoir bâti de toutes pièces
son appareil dans sa tête), il trouv aenfin, tout surpris d'avoir
cherché si longtemps, une solution qui lui paraissait désormais si
simple.
En voici la description :
Pour obtenir une pression uniforme et constante sur toutes les touches
du clavier, quel que soit l'état de l'atmosphère, M. Barrouin a imaginé
un régulateur qui se compose d'une tringle creuse, sorte de barre en
bois, genre fer à U renversé, fermé à ses extrémités et dans laquelle il
place un boudin ou tube en caoutchouc sur tissu, contenant un corps
pesant, manière à ce que le tube ondule, le poids intérieur étant
grains.
Ce tube, renfermé dans l'U de la barre, y coulisse librement et glisse
sans presque de frottement sur le clavier. La angle creuse porte à ses
extrémités une cheville filetée ; cette cheville sert de vis pour régler
l'enfoncement ou la uteur du régulateur.
Cette cheville tourne dans un
manchon métallique fixe, taraudé à l'intérieur, monté sur une tringle
onde, carrée ou triangulaire, servant de guide et supportée par des
paliers formant coulisseaux, ladite tringle butée pour diriger et limiter
la course du régulateur, lequel ne peut se déplacer qu'entre les pointes
du balancier, à l'extrémité de bascule ou taquet.
La tringle porte des encoches dans lesquelles peut entrer le têton d'un
pène à mouvement parallèlogrammique au moyen de bielles, ledit pène
étant sans cesse poussé vers la ringle par un ressort.
A l'extrémité de la tringle, à droite et à gauche des ivoires du
clavier, se trouve fixée une broche verticale servant d'axe le rotation
au manchon porte-came ayant un bouton, métallique faisant saillie
au-dessus du bloc; ledit bouton taraudé et vissé à l'extrémité de la
tringle, coulisse, en pressant un ressort, dans la plaque au pène
numéroté, arrête le panneton par degrés réguliers, par la paillette ou
ressort se fixant dans les crans progressifs à droite et à gauche du
clavier, donnant ainsi la régularité ou changement de dureté sous les
doigts.
Il est facile de comprendre qu'en poussant le bouton du régulateur en
arrière, on durcira le clavier du piano, tandis qu'en le ramenant en
avant, on donnera au clavier son toucher normal.
Telles sont les remarques et observations que j'ai pu faire sur les
pianos Barrouin en général et sur l'invention spéciale du durcissement
des claviers. Vous voudrez encourager notre compatriote et récompenser
ses brillants travaux en lui décernant la plus haute récompense dont
vous disposiez.
Le Rapporteur,
E. DUPLAY."
Annales, Société d'agriculture, industrie, sciences, arts et
belles-lettres du département de la Loire, 1889, p. 147-149

